Qu’est-ce que l’inceste dans la théorie psychanalytique ?


On  ne  peut  aborder  l’inceste  sans  aborder  tout  d’abord  l’objet  en  cause dans  cet  acte.
Freud la décrit dans la présentation de son premier appareil neuronique dès 1895, L’Esquisse (L’Entwurf).  Elle  est  l’élément  constant  de  l’appareil  neuronique  car  c’est  la  partie commune,  la  possibilité‚  de  coïncidence  entre  l’investissement  du  souvenir  de  l’objet  qui  a allumé‚  le désir,  c’est-à-dire  celui  qui  a  permis  la  première  expérience  de  satisfaction, et l’investissement  perceptif actuel    du  vrai objet.  La  Chose  se  trouve  là où les  deux  désirs coïncident. Elle est en fait cette partie immuable que Freud identifie au noyau du moi qui est ce qui permet de ne pas confondre les processus internes du corps du bébé avec la réalité. Sa fonction est en effet inhibitrice pour éviter la confusion entre la réalité de l’objet satisfaisant et son souvenir, qui serait une hallucination. La chose est l’objet semblable au moi et en même temps radicalement étranger à lui. Elle est la mère, interdite.

Lacan  dira à propos du  texte  de  Freud :  L’Entwurf  est  la  théorie  neuronique  par  rapport auquel l’organisme reste extérieur et le monde aussi et il est clair que le principe de réalité‚ fonctionne  comme  isolant  le  sujet  de  la  réalité. Il  ajoutera  4  ans  plus  tard  dans  L’Ethique qu’elle (La Chose) est ce qui fonde l’orientation du sujet humain vers l’objet (…). Qu’il s’agit de retrouver (…) l’objet perdu (…). Cet objet n’a jamais ‚été‚ perdu, quoiqu’il s’agisse de le retrouver.

Abandonner  le désir de jouissance avec la mère suivra un long processus passant par l’Œdipe puis la castration.

Ce  temps  de  l’œdipe est  une  découverte  que  Freud  repéra  très  vite  au  cours  de  son  auto-analyse,  faite  en  réalité‚  avec  Fliess  grâce à  une  longue  correspondance  s’étalant  de  1887  … -1902 :  J’ai  trouvé‚  en  moi  comme  partout  ailleurs,  écrit-il  W.  Fliess  en  1897,  des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs … tous les jeunes enfants. Il ‚écrira d’ailleurs une histoire mythique en 1912-913 … propos du parricide, Totem et Tabou.

C’est  en  effet  l’attitude  du  père  dans  une  représentation  triangulaire,  le  père,  la  mère  et l’enfant,  selon  Freud,  qui  détermine  l’évolution  du  complexe d’œdipe,  aussi  bien  chez  le garçon que chez la fille.

Pour Lacan c’est une opération langagière, symbolique. La métaphore du nom du père, rejette dans les dessous, dans l’inconscient, le désir  inconscient pour la mère. Cette opération aboutit à l’advenue du phallus (pour  les garçons et  les  filles), signifiant du désir, phallus qui  subira instantanément le refoulement originaire.

Si désir il y a de part et d’autre, la mère envers l’enfant et l’enfant envers la mère, ce n’est pas du  au  hasard :  du  fait  de  la  détresse  originaire  de  l’enfant,  l’intimité‚  de  la  mère  ou  son substitut au cours des soins … l’enfant, le désir ‚énigmatique maternel qu’elle-même ne connaitra pas, entrent dans son lien primitif … l’enfant, engagent la mise en place du pulsionnel chez ce dernier, … partir des orifices de son corps. Ces soins qu’elle prodigue … l’enfant par amour et par hygiène font d’elle la première  séductrice dont nous parle Freud. L’enfant pris dans les messages de  sa  mère,  baigne  dans  sa  jouissance  car  la  mère  investit  l’enfant  à partir  de  ses propres  attentes  narcissiques  d’amour  et  de  désir, à la  fois  comme  fille,  comme  femme, comme  mère.  Ce  premier  temps  de  l’érotique,  indispensable à la  survie  corporelle  et psychique  de  l’enfant  peut  permettre  que  s’installe  un  type  d’inceste,  que  Paul-Claude Racamier  nomme  l’incestuel,  c’est-à-dire  sans  passage  à l’acte.  Lacan  avait  évoqué‚  son interdiction de l’inceste en des termes très forts : tu ne réintégreras pas ton produit.

C’est en quoi l’œdipe est la mise en place par le père de la loi qui interdit la mère et pour tout sujet, la condition de son désir : il doit désir ailleurs car  le véritable inceste est en effet celui qui  se  réalise  avec  la  mère. Elle  est  l’objet  absolument  interdit sous  peine  d’annihiler  tout désir.

Si l’Œdipe  chez la fille n’est pas identique à celui du garçon car elle doit en effet changer de zone érogène et d’objet d’amour, passer de la mère au père, pour ensuite passer à un homme, l’interdiction de l’inceste est la même que pour le garçon : pas de jouissance avec la mère.

Freud utilisera  la pièce de Sophocle, Œdipe roi,  pièce  à succès depuis des siècles et dont le thème  renvoie  à un  mythe  encore  plus  ancien,  pour  franchir  le  pas  du  « dire »,  mais  il  ne ardera de cette pièce que les deux éléments : le  destin qui  conduit Œdipe à, réaliser sans  le savoir  le meurtre de son père et l’inceste avec sa mère.

A partir des années 1920 il conceptualisera cette théorie lorsqu’il substituera au stade génital des Trois  Essais à la  notion  de  stade  phallique  qui  met  au  premier  plan  le  thème  de  la castration. En 1924 il complétera le texte de sa lettre à Fliess:  En fait tout individu a connu cette phase, mais l’a refoule.

Lacan, à la  suite  de  Freud,  redéfinira l’Œdipe.  Il  ne  s’agit  pas  seulement  dans  l’Œdipe  de rivalité‚ sexuelle, le guignol de la rivalité sexuelle comme il dit, mais de  l’Œdipe  passage, qui aboutit … la position hétérosexuelle et à la formation du surmoi, source de la morale et de la  religion.  Il  est  consubstantiel  à l’inconscient.  C’est  une  normalisation  qui  nous  sauve  du réel dira Lacan. C’est une critique sévère de Totem et Tabou à propos duquel il avait déjà… écrit  en 1938 : Ce mythe freudien ‚était à la fois une pétition de principe et un saut dans le réel.

Son  but  est  de  continuer   donner  de  l’importance  au  père  dont  l’image  et  le  rôle  dans  la famille    se  sont  dégradés  mais  aussi  dégager  la  fable  freudienne  de  la  horde  primitive  et l’Œdipe  de leur aspect mythique. Pour ce faire il s’appuiera sur Lévi-Strauss  à propos de la prohibition  de  l’inceste, comme  marquant  le  passage  de  la  nature à la  culture.  Mais  aussi  prééminence et antériorité‚ de  l’ordre symbolique. Selon cette perspective  le père exerce une fonction essentiellement symbolique. Lacan écrira : La loi primordiale est celle qui en réglant l’alliance  superpose  le  règne  de  la  culture  au  règne  de  la  nature  livra à la  loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’en est que le pivot subjectif, dénudé‚ par la tendance moderne … réduire … la mère et la sœur les objets interdits aux choix du sujet. Cette loi  se fait connaitre comme identique  à un ordre de langage. Il poursuivra : C’est dans le nom du père qu’il nous faut reconnaitre le support de la fonction symbolique qui, depuis l’ordre des temps historiques identifie sa personne à la figure de la loi. Cette  loi  est  universelle,  mais présente des modalités diverses et explique la loi de l’exogamie dans certaines cultures.

La fonction paternelle devient ainsi instauratrice de la loi symbolique et elle est lice  la mise en  place  du  signifiant  phallique,  du  phallus,  comme  signifiant  central  de  toute  l’économie subjective  libidinale  aussi  bien  du  petit  garçon  que  de  la  petite  fille.  Le  phallus  ordonne  la différence  des  sexes  et  des  générations,  autour  de  cette  castration  symbolique  qui  règle  la jouissance de la sexualité et il représente l’ensemble des effets du signifiant sur le sujet ainsi que la perte liée à la prise de la sexualité dans le langage.

Notons seulement que pour la fille, contrairement au garçon, c’est le complexe de castration, avec  son  corollaire  freudien,  l’envie  du  pénis,  qui  la  fera  entrer  dans  le complexe d’Œdipe.

Elle en sortira, si tant est qu’elle en sort, par une identification à des traits maternels qui n’est pas une transmission de la féminité. En fait il n’est pas sûr que le père, pour la fille, soit positionné dans son statut de métaphore paternelle car il n’y a pas de véritable substitution du paternel au maternel.

La mère ne peut cependant être l’agent de la castration (symbolique). Si elle semble l’être, la fille  se  situera  dans  le  champ  de  la  privation  (réelle)  ou  de  la  frustration  (imaginaire).  Les interdits de la mère n’auront en effet jamais l’effet de stimulation que peut avoir la castration donnée par le père.
Pour garçons et filles, ce désir d’inceste sera à l’œuvre toute la vie du sujet.


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