La jalousie est complexe, entre frustration structurante et émotions ?


Structure et manque

Le manque : un tremplin pour vivre et devenir.

Nous avons cette croyance qu'il est bon de combler tous les besoins de ceux que nous aimons. Nous avons cette croyance lorsque nous sommes parents, et aussi lorsque nous sommes enfants, puis adulte avec notre compagnon ou notre compagne. Pourtant, bien des subtilités apparaissent et il est souvent plus néfaste encore d'être comblé en tout. Certains parents anticipent même les désirs de leur enfant pour qu'il n'ait aucune sensation de manque...Ils croient anticiper ainsi ces désirs dont ils ignorent tout en fait, et qui sont en réalité leur propre désir infantile, projeté sur l'enfant, dont ils envient inconsciemment la place, et à qui ils ôtent de cette façon la possibilité de grandir et toute  la puissance sur sa propre histoire. Bien des désordres psychiques naissent de tels malentendus.

D. Winnicott a montré qu'un enfant avait la nécessité pour se développer, de rencontrer une" mère suffisamment bonne"  et un père reconnu par elle, investi du sens de sa paternité. Si les graves manques créent de catastrophiques traumatismes, il est aussi tout à fait erroné de croire que le manque n'a pas sa place dans le développement psychique de l'enfant, et d'ailleurs dans la vie de l'adulte aussi. En bref, la perfection est destructrice.

Jacques Lacan donne au manque et à la frustration tout son rôle dynamique et structurant, notamment dans la résolution du complexe d'Œdipe (attirance sexuelle pour la mère ou le père/étape de 18 mois à 3ans) car c'est en se confrontant à l'épreuve de la frustration et de la jalousie, de la perte aussi, que l'enfant, tout comme l'adulte le fera ensuite, peut dépasser les angoisses régressives qui le tentent et le leurrent.

Pour vivre à deux pleinement la joie de l'autre, soyons deux !

Par, et de la frustration évidente de toute relation, ce qui se dégage est une force d'ordre symbolique de différenciation et d'émergence ( la castration ) qui permet d'articuler le champ d'autres possibles et par là, la reformulation permanente et dynamique de sa propre vie. Si les feuilles des arbres tombent c'est parce qu'il prépare déjà un autre cycle de repousse.

C'est grâce au manque de ce que l'Autre ne lui fournit " pas tout", que le sujet parvient à s'auto gouverner. Si l'on parvient à comprendre cela, il est possible de résoudre bien des malentendus, sur ce qui tient lieu d'enjeu dans la relation à l'Autre, dans la famille, au sein du couple, ou même dans les relations amicales, voire purement sociales. Ainsi, le fait que maman ne soit pas qu'à soi, mais que papa capte la majeure partie de son amour...voilà bien quelque chose qui est dur à avaler pour un enfant, mais qui va permettre de se retourner vers le devenir de son destin et de sa propre puissance.

De-même, la venue d'un petit frère ou d'une petite sœur est une épreuve bien douloureuse et périlleuse, car l'enfant est bien tenté, par identification, de revenir à l'âge de ce petit bébé qui attire l'attention de maman, mais, si le père, l'oncle ou les tantes l'aident à voir tout l'intérêt de son état d'aîné  et à se détourner de la régression, alors la jalousie dépassée aura été un tremplin pour développer encore plus d'autonomie.


Faire plaisir à l'autre
"Faire le bien "de l'autre ce n'est pas le combler de tout, palier à toutes ses demandes, et d'autant plus lorsqu'on est adulte.

Dans la toute petite enfance, qui dure de la naissance à 2ans, il est normal que la maman palie aux besoins vitaux de l'enfant, qui, sans elle, ne pourrait pas croitre . Mais, peu à peu, l'enfant apprend qu'il ne pourra pas toujours avoir du lait, qui sera remplacé par d'autres nourritures. La parole sera une de ces nourritures. Chaque étape de grandissement commence par la perte de l'état précédent...et c'est ainsi aussi dans la vie d'adulte. Dans le processus évolutif, perte et gain se succèdent sans cesse, et se contiennent sans fin. Ce qui était vu comme un but à atteindre, une fois atteint est vite reconnu comme un objet de renoncement pour entrer dans une nouvelle étape évolutive qui sera elle-même objet naturel de renoncement quand le temps sera venu.

La dynamique de la jalousie

La jalousie se développe en général suite à des expériences d’abandon et de privation vécue à l’enfance déclenchée lorsque la personne jalouse sent que son partenaire semble moins passionné et s’investit un peu plus dans son travail ou les soins à ses enfants. En général, la personne jalouse et son partenaire entretiennent une dynamique de plus en plus destructrice: plus la personne jalouse exprime ses soupçons et cherche à contrôler son partenaire, plus le partenaire cherche à convaincre son conjoint qu’il n’a aucune raison d’être jaloux et tente de se défaire de l’emprise de son partenaire. Ce comportement ne peut qu’accentuer sa jalousie, car la personne jalouse sent que son partenaire s’éloigne.

Mon interrogation porte donc plutôt sur la jalousie maladive, sur ce qu’elle dévoile et nous amène à nous interroger sur nous-mêmes.

La jalousie d’un enfant est naturelle et constitue une étape importante de son développement, suivant la phase de sevrage.
En apprenant qu’il n’est plus l’objet unique de l’affection et de l’attention, il s’individualise et manifeste cet « abandon » à grand bruit.

Adulte, il est souvent banal de se sentir jaloux et une pointe de jalousie n’a rien d’inquiétant.
Cette dose habituelle de jalousie est souvent ressentie et présentée comme une manifestation d’affection, quand il est en est privé, le (la) jaloux est triste ; il rassure sa partenaire sur ses sentiments.

Mais quand la limite est franchie, on sombre dans la jalousie maladive, pathologique qui est aussi insupportable, pour soi comme pour l’autre ou les autres, et peut conduire aux pires excès.

Quand on examine ce sujet, la jalousie maladive « adulte » même si des thèmes communs ou proches se retrouvent bien souvent, les réactions et les comportements des uns et des unes divergent ou se rejoignent fréquemment parce que nous sommes différents :

C’est la psycho-diversité, l’écho dans la Psyché de l’aspect écologique, la biodiversité.

On trouve toujours à son origine, la trace du jeune enfant et de ses relations à son cercle familial.

L’éducation, la société, les mœurs viendront le modeler, l’amplifier, le diminuer mais c’est toujours d’une histoire individuelle qu’il s’agit, qui touche à l’intime, dans tous les sens du terme.

C’est pour cela que le Je, Il ou Elles sont indifféremment utilisés car la jalousie nous renvoie à nous-mêmes et nous amène à nous interroger.

Adulte, le sujet de la jalousie est souvent banalisé, « piment » du couple pour les uns, problème relationnel pour les autres, drame des faits divers alimentant notre voyeurisme, sévices psychiques et corporels, compassion et isolement.

Dans le domaine de l’intime, ce « piment » parfois invoqué est composite.


La relation à l’autre, devenue un objet est toujours présente.

C’est en examinant cette brèche grande ouverte sur l’inconscient, l’histoire de vie et la situation actuelle que l’on peut peut-être comprendre que cette émotion peut certes déborder mais qu’il n’y a pas de « fatalité » ni à finir dans les faits divers, ni à être trop complaisant et perdurer dans la soumission.

Le (la) jaloux ne l’avoue qu’avec difficulté, car cette émotion, les sentiments reliés et les comportements induits paraissent inavouables et honteux.
Quand il en parle, c’est souvent pour exprimer un sentiment d’abandon, d’être délaissé et évoque sa tristesse, provoquant parfois une culpabilité chez l’autre, qui peut alors se trouver dans un piège infernal, le choix terrible entre subir sa tyrannie ou prendre la fuite.

Les frustrations sous-jacentes, et mal refoulées difficiles à avouer, sont le plus souvent inconnues de soi-même.

Il paraît difficile d’avouer un mécanisme inconscient qui remonte la plupart du temps à la petite enfance, une terrible étape de sensation d’abandon et d’injustice.

S’il n’est pas conscient des raisons, le jaloux l’est la plupart du temps de ses comportements et des souffrances engendrées.

Les crises de jalousie en famille sont parfois violentes, le jaloux n’est pas seul, les enfants sont spectateurs et c’est tout le cercle familial, social et professionnel qui se rétrécit.

Ce qui est violent, psychiquement ou physiquement n’est jamais anodin.

Cela ne fait pas de lui fatalement un sadique ou un pervers, mais sa « tristesse » ne doit pas être confondue non plus avec une « mélancolie romantique » (qui n’est rien d’autre qu’un état dépressif).

L’amoureux, « largué » pour un autre par sa compagne, peut déprimer dans le processus de deuil de sa relation.

Le jaloux est triste, pour lui, quand sa « compagne » s’absente.
Il est triste ? Le temps qu’elle revienne et soit soumis(e) à un interrogatoire et plus, si affinités…

La raison seule, n’est pas opposable au jaloux car ses débordements émotionnels névrotiques lui échappent et dans les formes graves peuvent conduire à la jalousie maladive, et dans la pathologie paranoïde ou la psychose hystérique, provoquer une extrême agressivité et des actes irréparables.

Cette sinistre mécanique peut s’enrayer et doit être stoppée, le thérapeute n’est ni juge, avocat ou gardien du temple, ni même le plus souvent consulté.

Dans « Fragment d’un discours amoureux » Roland Barthes l’expose en quelques mots :

« La jalousie est une équation à trois termes (permutables) : on est toujours jaloux de deux personnes à la fois: je suis jaloux de qui j’aime et de qui l’aime. »


Dépasser la jalousie

Regardée comme une épreuve, et non plus un défaut moral, la jalousie peut être très utile pour soi-même à condition d'être un tremplin. La jalousie est reliée à l'identification à celui ou celle que l'on aime. C'est là chose courante, car pour les enfants, aimer c'est  s'identifier. Il va sans dire que pour bon nombre d'adultes, c'est encore le cas. Ce processus d'identification est au cœur de la relation d'amour et du développement psychique des êtres humains.   Si il peut conduire à grandir, ce processus d'identification peut aussi conduire à régresser, selon à qui, du point de vue fantasmatique cet amour s'adresse; car il est certain que cet autre qu'on voudrait entièrement pour soi, ce n'est pas l'Autre dans sa réalité, mais un autre imaginaire, évocateur et réminiscence de la relation archaïque parentale qui a fini par nous engluer corps et âme.

Comment peut-on cesser de s'identifier à celui ou celle que l'on aime ?

Il existe dans cette épreuve, qu'elle s'ouvre pour l'enfant ou  pour l'adulte, la possibilité d'un retournement. Ce retournement consiste à renoncer à investir cet Autre des attentes massives que l'on nourrit, et ceci pour investir sa propre dimension à soi, notamment dans la mise en perspective de nouveaux buts. Ce retournement mène vers d'avantage d'autonomie et de responsabilité. La perte momentanée et imaginaire de "cet autre-objet illusoire" dévoile le regard de sa fascination, et permet de regagner la puissance et l'autogouverne perdue dans la fusion régressive. Ce retournement ne peut se produire que parce que la jalousie est un sentiment des plus pénible. Le leurre de la jalousie consiste à croire que sans l'autre, on ne peut exister, et que cet autre doit obéir aux lois de ses propres attentes. Elle restreint tout l'espace, à l'illusion d'une unité enfin retrouvée, mais qui se révèle fatale, telle un sortilège étouffant et annihilant de l'individualité de chacun.


Si cela est perçu, très directement, et du fait même de l'aspect douloureux de la jalousie qui désigne ainsi l'issue du problème, dans le fait même du retournement vers la discrimination entre soi et l'Autre, en terme de responsabilité,  il est possible de dépasser ce sentiment et d'accéder à plus de liberté pour soi-même. Ayant accédé à plus de liberté, d'autonomie et de distance, il est évident qu'on sera à même d'agir avec justesse vis-à-vis de l'autre, qui, mis à sa vraie place d'Autre différencié est maintenant "visible" pour ce qu'il est, et non plus pour ce que l'on voudrait qu'il soit. Libre d'emprise, libre de toute image où l'on souhaiterait l'enclore à jamais et le perdre, l'Autre regagne son essence d'infini, son mystère et la dynamique du lien, mystérieuse elle-aussi. De l'épreuve de la jalousie et de la déception, dépend souvent la compréhension et l'existence de l'amour véritable entre deux personnes.  



Quelques références pour aller plus loin :


• Bergeret J. : Freud, la violence et la dépression, L’Œdipe et le narcissisme
• Freud S. “Deuil et mélancolie” Métapsychologie

• Freud S. (1922). “Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité” in Névrose, psychose et perversion.

• Green A. “La double limite”: psychanalyse des cas-limites
• Lagache D.La jalousie amoureuse. Paris, PUF, 1947.
• Laplanche J., Pontalis J.B.Vocabulaire de psychanalyse. Paris, PUF, 1992.


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