Subjectivité et vieillissement

Comment supporter la vieillesse et la crainte qu’elle inspire ? La vieillesse est-elle un retour en enfance ? Quand l’être humain parvient à un grand âge, sa vérité profonde, souvent cachée derrière les rôles sociaux, se révèle. La vieillesse n'-a-t-elle décidément aucune qualité ? Aucune utilité ? Aucun sens pour celui ou celle qui va la traverser ou la traverse. Peut-on honnêtement se sentir "beau" en prenant de l'âge ? Peut-on y trouver un sens ? Comment incarner une vieillesse qui initie heureusement la jeunesse à ce qu'elle va devenir ? Sommes-nous "notre corps" condamné au délabrement ? 



Vieillir : un autre mot pour changer

La perte et le Réel

Vieillir est un processus évolutif qui début à la naissance. Jusqu'à l'âge d'une 20 aine d'années, ce processus est d'avantage perçu comme "un développement", ensuite de 20 à 35 ans, ce développement devient "maturation". A partir de 35 ans jusqu'à la fin, on emploie le terme de "vieillissement".  Le vieillissement concerne notamment le moment où les forces déclinent. Le corps semblent se flétrir, et l'engagement dans la vie collective lentement se replier.  La vie  investit le corps, se développe donc, au sein de la forme humaine (ou animale et végétale), atteint une sorte d'apogée semblable aux mois d'été, puis se retire imperceptiblement jusqu' au retrait total. De même, les motivations, les conceptions se modifient à travers les différents âges.

 Pour le point de vue émotionnel collectif, influencé par les strates de la mémoire inconsciente archaïque, la vieillesse est une perte de vie. Elle est donc une chronique annoncée de la mort, qui se rappelle un peu plus chaque jour à notre intention. Elle ne peut être "belle". Elle ne peut réjouir le point de vue ordinaire qui identifie l'être à sa manifestation physique visible. Pourtant, elle nous réveille aussi à notre réalité d'être éphémère, sans certitude et sans sécurité. Elle nous ouvre à la dimension du réel, insaisissable, mais pourtant vrai, de notre nature profonde au-delà des apparences. Quelque chose de nous subsiste au-delà de ces morts successives, qui font étapes dans la vie humaine: mort de l'enfance, de l'adolescence, mort de nos rôles successifs dans l'existence: de fils et de fille, de mère et de père, d'employé, d'épouse ou d'époux, de grand parents, d'amis etc....mort de nos proches. Quelque chose subsiste en nous, échappant à l'entropie et avec stabilité, témoignant de l'impermanence des formes et de leur dissolution.  

L'âge et l'image

Beauté idéale : beauté jeune

Les images religieuses, destinées à évoquer cet "au-delà de la conditions des formes" ne sont pas, en fin de compte, différentes des images idéalisées des revues de mode, où, finalement, le canon de la perfection est assimilé à l'image de la jeunesse. Nous pouvons nous en étonner.  Est-ce à dire qu'il n'y a pas de représentation possible et acceptable de la vieillesse? Il n'y a certainement pas de représentation du Réel en tous cas, en ce sens qu'il échappe à la claustration dans la fixation imaginale.

La vierge Marie, le Christ, les déités bouddhistes, celles du panthéon hindouiste sont représentées à la fleur de l'âge, dans la splendeur de leurs 16 ans. Elles symbolisent la réalisation d'une sagesse qui transcende le processus du temps, et la floraison des qualités semblables au renouveau d'un printemps éternel, dans l' ici et maintenant. De même les Kouros et Koré grecs sont saisis dans leur forme idéale, jeune et lisse; et dans l'art égyptien hiératique, pharaons et déités, esclaves qui figurent leurs aspects secondaires, semblent échapper à la loi du temps et à la représentation du vieillissement. Ce sont évidemment des symboles qui visent à désigner "l'état sans âge du Réel du sujet". Pourtant, c'est par ce détour-là, de la beauté jeune, que les artistes et les religions ont choisi de représenter "ce qu'il fallait atteindre", eux aussi, et à leur insu, prisonniers de cet idéal inconscient.

La beauté et la mort

Il existe aussi une esthétique de la mort, dont nous rendent compte les vanités de la peinture classique, les têtes fleuries de l'art populaire mexicain et des statuaires précolombiennes, la mode "gothique" et "vampire", et son avatar anorexique, le style Rock et "Heavy-metal"  qui tentent de briser la convention du beau, pour en imposer une autre par son contraire morbide, comme pour démystifier la peur en transgressant l'idéal qui voile et fait écran au réel.

 Représentation  de l'âge

Il existe aussi des représentations du grand âge ou du corps détruit: statue de Rodin, dessin de Vinci traitant de la décrépitude du corps de la femme, illustration de Grünewald du Saint torturé par ses démons, déstructuration cubistes de Braque et Picasso, grosseur exagérée des vénus préhistoriques et mésopotamiennes, corps torturés de Egon Schiele, Bacon ou Lucian Freud. Mais aussi des représentations plus heureuses du grand âge: portrait de Socrate, de Marc Aurèle, de Confucius, de Bodhidharma, des sages chinois à longe barbe, des druides ermites et enfin la représentation, des prophètes bibliques et de Jéhovah comme patriarche universel...

L'image de la sagesse comme fruit de l'expérience est vieillesse dans certains cas, mais pas dans tous. La sagesse figurée par le grand âge est éminemment philosophique. C'est une sagesse de la réflexion, de maturation, d'épuisement des idéaux dans la confrontation avec la vie, comme dans l'arcane IX des tarots : l'ermite : vieil homme à la lampe, penché sur son bâton, qui va vers la vie en reculant, symbolisant le rythme lent de l'astre saturne...

Cette sagesse-là ne s'apparente pas à celle de la vierge Marie toujours jeune, ou de Pad makara " Né du lotus"  fixé dans la splendeur de ses Huit années. On voit bien que les archétypes peuvent cohabiter et révéler une facette différente de la sagesse. La sagesse du vieil homme n'est pas idéale. Elle est relative à l'expérience terrestre, à l'existence et à la souffrance du corps. Celle des icônes est idéalisée. Elle renvoie à un au-delà de la forme humaine.

La beauté du désir

Socrate et Alcibiade

Bien que le philosophe et maïeuticien Socrate soit décrit comme un homme âgé d'une grande laideur, il n'en attire pas moins l'intérêt et le désir des jeunes et valeureux hommes de la cité. Dans le Banquet, Platon le met en scène dans un repas bien arrosé entre éminentes personnalités athéniennes, dont un ancien amant: Alcibiade, qui fut aussi un héros de guerre. Alcibiade continue d'être amoureux de Socrate, vantant ses mérites, mais Socrate qui n'est pas dupe de cette sorte d'attraction, lui explique que ce dont il est amoureux ce n'est pas lui, mais la connaissance dont il est le porteur. Finalement, ce qu’Alcibiade désire à travers Socrate, c'est de se connaître lui-même et cela sans le savoir. Son désir du corps de Socrate n'est qu'un leurre, une sorte de dévoiement.

C'est bien là me semble-t-il la beauté de l'âge, qui, on le voit, est tout aussi attirante que la beauté de la jeunesse et de ses promesses de plaisir physique à condition d'en incarner la pleine réalisation de l'esprit empli de sa vérité.

Le point de vue ordinaire considère, souvent à juste titre, la vieillesse comme un naufrage, et même si comme on le voit pour les personnalité passionnées, ( les politiques, les artistes, les philosophes, les religieux, les chercheurs scientifiques) l'âge s'avère être plutôt la manifestation d'un parachèvement menant à la sagesse.

La passion de transmettre

Comment le feu de l'esprit transcende l'eau et la terre du corps

Plus le grand âge arrive, plus le corps se fait sentir. Le médecin Bisha écrivait: "la santé, c'est le silence du corps". Dans le grand âge, les forces physiques déclinent. La matière révèle sa lourdeur et sa finitude. Les métiers physiques deviennent très pénibles, et comme dans la nature, ceux qui étaient des rois, des héros ou des guerriers de par leur puissance physique doivent maintenant vivre l'affliction qui va avec la faiblesse et l'exil.

L'esprit (capacité à mentaliser) vieillit beaucoup aussi, ou plutôt, si l'on en croit les neurologues, ce n'est pas tant les capacités mentales qui s'amoindrissent que certaines fonctionnalités qui évoluent, comme le fait de "mémoriser". La capacité d'accumuler des connaissances ne se fait plus de la même manière, car les nécessités de sont plus les même. Pour un jeune qui ne connait pas le monde, sa nécessité est d'engranger le plus d'éléments possibles, en vue d'organiser sa vision d'un monde en perpétuelle évolution; monde où il doit trouver rapidement sa place. Pour le "vieux", trouver sa place n'est plus une priorité. Sa vision du monde est assez étoffée en conceptions, en analogies pour qu'il puisse maintenant, non plus engranger, accumuler des connaissances, mais en faire une synthèse, en laissant ce qui n'est plus utile.

Faire la synthèse

Pour celui qui a exercé un métier physique, ou qui fut très impliqué dans la sociabilité, la vieillesse, la retraite du monde actif sont envisagées comme un moment de défaite morale, car il ne peut que se voir dépasser par les capacités physiques de plus jeunes. Si, par contre, il sait extraire de son expérience physique une compréhension synthétique, en vue de la transmettre, la défaite morale n'existe pas, car ce dont l'ancien est alors porteur est une connaissance abstraite, et même si elle concerne un savoir concret. Cette connaissance est d'avantage "vision d'une totalité "que "quantité de savoirs". Le vieux sait, qu'il ne suffit pas de savoir....il a intégré ce savoir dans un "non savoir" qui est "expérience" et transcende l'expérience elle-même, dans le fait qu'il l'incarne lui-même dans sa longévité. Il est la preuve par neuf, de son triomphe de vie.

Si l'ancien n'a pas pu effectuer ce passage de l'expérience concrète à cette synthèse abstraite qui est la seule transmise, dans l'évolution permanente des connaissance techniques, alors, en effet, il ne reste rien d'autre de son expérience, qu'un accumulat de souvenirs que personnes ne veut plus écouter, car il ne rend compte que de savoirs obsolètes et extérieurs, i ne correspondant plus aux demandes de la jeunesse confrontée à de nouvelles questions.

Pour que l'expérience de l'ancien puisse être bénéfique aux jeunes  ainsi qu'au renouvellement de la société, il faut qu'elle se "subtilise". Qu'elle devienne abstraite, essentielle et se dégage des anecdotes propres à son temps particulier pour tendre à l'universel. Ce n'est que sous cette forme de "goutte" philosophale, illustrée par l'étayage des récits de vie, que la transmission est possible. Seule la transmission de cette synthèse, rend l'âge vénérable, car elle condense la vie dans son expression la plus fine et au-delà des masques du temps et des vérités conventionnelles.

Nous pouvons voir qu'il est sensiblement plus valorisant de vieillir dans des métiers plus intellectuels, artisanaux ou artistiques, parce que les qualités mises en avant ne sont pas celles du physique, mais celle de la vie intérieure, ce vers quoi tout être est amené à s'orienter plus il vieillit, mais même dans les métiers manuels la question de la transmission de pose, et évidemment la synthèse à effectuer pour ceux qui vont suivre.


Sobriété et abstraction

Parure du cœur de l’hiver

Quoi qu'il en soit, lorsque nous vieillissons, nous devons comprendre cela comme un "changement" qui comporte sa logique propre et sa qualité. Si vieillir est pour nous "aller vers la dégradation" et seulement cela, évidemment, c'est une triste perspective. Si nous ne croyons qu'en la matérialité, sans voir que ce corps est aussi le résultat de notre pensée, et que notre "moi" est aussi façonné de la pensée changeante, cette perspective nous paraitra terrible. Si nous comprenons, en revanche, de par notre attention portée à la vie et ses processus naturels, le changement qui s'opère, comme un passage vers d'avantage d'abstraction, nous irons d'avantage dans le sens naturel et orienteront notre rythme, nos goûts, notre énergie d'avantage vers les activités de l'esprit, de l'être et du non savoir, et moins vers celles de l'avoir, de l'accumulation et de la performance.

Notre image de la personne âgée dynamique, vivant comme les jeunes et au plus près de leurs préoccupations, notamment sexuelles, vient du fait de l'allongement de l'espérance de vie,  du culte de la jeunesse et du corps externe. Cependant, la logique de la nature demeure, et la vieillesse est une étape de parachèvement, où l'essence est couronnée, avant de s'exprimer dans la plénitude du silence et du non-soi. Accepter de vieillir est semblable à accepter d'être un adolescent lorsque c'est le moment venu.

L'acceptation n'est pas résignation, mais compréhension des qualités que chaque âge exalte. Il ne nous viendrait pas à l'idée de dire que l'hiver est une vilaine saison. Certaines personnes n'aiment pas le froid ou l'amoindrissement de la luminosité, pourtant, l'hiver est une saison magnifique de pureté et de sobriété, ou la clarté n'est empêchée par aucune feuille, aucun superflue, permettant à l'œil de voir très loin sur l'horizon. L'eau se transforme en glace d'un blanc immaculé. L'air est vif. Les bois de teintes subtiles de pourpre et de gris nuancés. Les aubes sont brumeuses et roses. Les nuits profondes, d'une noirceur d'onyx cristalline. Les étoiles y brillent d'un éclat intense. Il n'y est rien de superficiel ou de convenu. Dans cet essentiel austère de la forme, git déjà la renaissance du printemps.




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